Une définition du bonheur

Chez Fred, l’autre soir, avant de commencer la partie.

– T’as dit tout à l’heure que t’avais l’intention de partir en voyage que quelques mois au début. Pourquoi t’as changé d’avis? A quel moment tu t’es vraiment décidé à rester?
– Hmmm, c’est une question difficile, je crois pas qu’on me l’ait posée déjà.
– Haha, ben oui tu m’as pris pour qui ?
– Haha. Alors voyons voir, laisse moi réfléchir… Tu as lu l’article moto, boulot, dodo ?
– Heu, je crois, je suis pas sûr. Je t’avoue que je suis un peu perdu dans le blog, avec tous les articles.
– Tu te rappelles de la partie des notaires?
– Hmm, je sais pas.
– J’étais en Argentine, dans le Nord. C’était une période un peu particulière du voyage. J’avais vécu des trucs assez forts émotionnellement, et en arrivant à Salta, je me sentais un peu malmené, un peu fragile. Quand on m’a parlé d’une clandestine dans l’arrière salle d’un resto du centre, j’y suis allé évidemment, mais avec une petite boule au ventre. C’était une partie assez folle, je te passe les détails, tu pourras lire l’article si tu veux, mais en gros, c’était la crème de la ville qui jouait là. Des juges, des avocats, des pros, et ça jouait plutôt cher.
– Ah ouais, je me rappelle, t’avais fait une vidéo non?
– Ouais c’est celle là. En débarquant là bas, j’avais l’impression d’être dans un film, c’était hallucinant.
– Ca doit être bizarre.
– Ca l’était. Je me suis mis à jouer. Le poker, en plus de mon état émotionnel bizarre, allait pas terrible à cette époque, et j’avais décidé d’adopter une stratégie très solide, très serrée, et j’ai joué à peine, alors qu’autour de moi, ils faisaient vraiment n’importe quoi. Faut dire qu’ils étaient plutôt riches, et s’en foutaient de perdre 10 caves. C’était pas le cas pour moi, je n’en n’avais que 2 dans la poche, et je n’avais pas le droit à l’erreur. Alors j’ai foldé. Foldé. Foldé, pendant des heures. C’était horriblement frustrant. D’autant plus que je voyais bien qu’ils se foutaient de ma gueule, me prenaient pour le petite jeune effrayé mais même si ça me saoulait, il fallait que je tienne. Ce n’était pas une question d’honneur, juste d’argent. J’ai tenu. Et puis, un moment, après des heures de souffrance, j’ai enfin trouvé mon spot, et j’ai doublé, à la suprise générale. Ca m’a donné un peu d’air, j’ai pu commencer à jouer un peu plus, et j’ai changé de vitesse. Les mecs ont pas trop compris ce qu’il se passait. Ils comprenaient pas le changement d’image. J’en ai profité. J’ai arrêté de folder. J’ai joué. Bluffé. Envoyé du lourd. A six heures du matin, j’avais rasé la table.
– Combien?
– 10 caves. La plus grosse victoire de ma vie. J’avais des billets partout. Dans mon manteau, dans mon jeans, dans mes chaussures, partout.
– Haha, ça devait être cool.
– Ouais, c’était cool. Ca m’a permis de rembourser les pertes de la semaine précédente à Tucuman, de financer quelques semaines de route, et aussi de m’acheter la gopro qui m’a permis de commencer à faire des vidéos.
– Ah ouais, c’est là que t’as commencé à filmer, je pensais que c’était avant !
– Non, c’est à ce moment-là, après trois mois de route. Du coup, j’ai empoché l’argent. J’ai salué tout le monde, et je suis sorti prendre la moto. Il était 7 heures du matin, le soleil se levait. Pour une fois, j’étais pas en couchsurfing, j’avais décidé de prendre un hotel, un peu en dehors de Salta dans les montagnes. J’ai pris la route, le vent dans la face, la victoire dans la tête, et mon gars, je te jure, j’étais dans un autre monde. Complètement extatique. J’avais galéré, joué, et gagné contre ces mecs. J’avais l’impression d’être un mercenaire. J’avais l’impression d’être Matt Damon dans Rounders, à la fin du film, quand il a gagné contre Malkovitch et qu’il part à Vegas jouer les Championnats du Monde.
– J’adore ce film.
– Je suis arrivé à l’hotel sur un nuage, et je suis allé parler avec Alejandro, le réceptionniste, qui était devenu mon pote. Je lui ai raconté ma soirée de fou, ça l’a fait halluciner. Il me prenait déjà pour un mec bizarre, mais je crois que c’est ce qui lui plaisait chez moi. Il m’a proposé de boire une bière pour fêter ça. Et c’est ce qu’on a fait. 8 heures du matin, dans les montagnes, une bière entre potes pour fêter ma victoire. La meilleure bière de ma vie. On la dégustait sans parler. A juste profiter de l’instant. A regarder le soleil se lever. L’excitation est descendue peu à peu, et a laissé la place à un truc plus doux, plus tranquille. Un sentiment de sérénité. De devoir accompli. De joie.
– …

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-Un moment, les premiers backpackeurs sont sortis de leur chambre, et nous ont croisé pour aller déjeuner. Je les regardais, la bouteille aux lèvres. Ils me regardaient, intrigués. Je me suis senti totalement en décalage. Et pour la première fois de ma vie, je m’en foutais, parce que j’étais bien. Je m’en foutais de leur jugement, de la France, de ma famille, des potes, des meufs, de toutes les “évidences de la réalité” qui m’empêchaient de réellement m’accomplir. D’être heureux. C’est ce jour-là que j’ai compris ce que c’était le bonheur, mec. C’était pas jouer au poker. C’était pas faire de la moto. C’était pas être avec une meuf. C’était même pas voyager. C’était un peu de tout ça évidemment, mais il y avait quelque chose de plus profond là-dessous. Le bonheur, c’était juste le sentiment d’être différent, mais à ta place. Le sentiment d’être en phase totale avec toi-même. De pas n’avoir besoin de personne d’autre que toi pour être heureux, et en même temps de pouvoir jouir de la présence de l’autre. D’être exactement là où tu veux être, à faire ce que tu veux faire, au moment où tu veux le faire. Totalement libre. Voila le bonheur.

Quand t’as gouté à ça, crois-moi, t’as plus envie de rentrer.

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