Le premier chapitre du livre

– Première fois au Brésil?

– Oui

– Vous allez où ?

– À Rio.

– Pour ?

– Je vais visiter… Tourisme.

– Vous allez rester combien de temps?

– Je sais pas trop. Deux, trois mois peut-être.

Sentant mon hésitation, il lève pour la première fois les yeux de son écran et me dévisage.

– Trois mois pour visiter Rio c’est beaucoup

– Non, mais je ne vais pas rester longtemps, je vais visiter le pays ensuite.

– Et votre billet de retour?

– Je ne l’ai pas encore acheté, je pense que je vais le prendre dans un autre pays, je vais voyager un peu.

Il me regarde un instant avec un air suspicieux et je commence à être nerveux. Rarement l’on m’a posé tant de questions dans un aéroport. J’étais si excité d’avoir enfin posé le pied en Amérique, et voila que cet agent d’immigration est entrain de me refroidir. Évidemment je ne peux pas lui dire que je ne sais pas du tout quand je rentrerai en France, ni depuis quel pays. Encore moins que cela dépendra entièrement de ma réussite sur les tables de poker que je trouverai sur la route…

“ Vous faites quoi dans la vie ?”

J’ouvre la bouche un instant puis m’arrête, étonné. Je ne sais pas quoi répondre. C’est bien la première fois que ça m’arrive.

 Au cours des prochains mois, j’apprendrai à m’y faire, et à  m’adapter à mes interlocuteurs et leurs attentes. Sans vraiment mentir, mais sans jamais être parfaitement exact. Aux jeunes de mon âge, ceux qui bloqués à l’école ou au travail rêvent d’aventure, je dirai que je suis joueur de poker. Aux autres voyageurs, qui espèrent tenir la distance,  je me présenterai comme blogueur. Face aux jolies filles romantiques, je serai écrivain itinérant. Et aux mères de familles, policiers et officiels en tout genre, ceux qui voudront voir en moi un “jeune responsable”, j’aurai systématiquement la même réponse, qui me facilitera souvent la vie :

“Je suis architecte.”

J’ai pensé une seconde de trop, et voilà que mon fonctionnaire s’agite un peu à son guichet. Il doit sentir que je ne dis pas la vérité. Il a raison, en partie. Cela fait quatre mois que je ne bosse plus, et si je suis aujourd’hui dans l’aéroport de l’une des villes les plus festives du monde, c’est sans aucun doute à cause de ce boulot qui m’en a fait tant baver. Tout avait pourtant bien commencé…

Fraîchement diplômé après un parcours sans faute, j’avais débarqué dans l’une des meilleures agences du sud de la France. C’était à mille kilomètres de ma Lille natale, je n’y connaissais personne, mais ce n’était pas la première fois que je me retrouvais seul quelque part avec tout à refaire. C’était plutôt excitant. Et après cinq années d’études remplies d’amis, de voyages, de passions et de succès, la confiance était au maximum. Rien ne pouvait m’arriver. J’avais l’avenir devant moi et l’envie de changer le monde.

Pendant quelques semaines, je suis allé au boulot en scooter, le vent dans la face et le sourire aux lèvres. Mais quand l’euphorie des débuts s’est dissipée, la pression est devenue plus dure à supporter. Je terminais rarement avant 22 heures, souvent plus tard. J’ai même fait quelques nuits blanches. C’était le prix à payer pour apprendre des meilleurs. C’était du moins ce que je me répétais quand à deux heures du matin,  je voyais les collègues aller discrètement aux toilettes pour prendre une ligne. Ou pleurer.

Rapidement, j’ai passé mes journées à regarder ma montre toutes les demi-heures. Je rentrais le soir, épuisé, dans mon minuscule studio, seul, et me préparais toujours la même bouffe. En dehors de mes collègues, je ne connaissais presque personne. J’avais bien noué quelques relations au début mais elles s’étaient étiolées par manque de temps ou de motivation. Et probablement aussi parce qu’au bout d’un moment j’avais complètement changé. Les grandes fatigues et les petites humiliations du travail m’avaient complètement ratatiné.  En quelques semaines, j’étais passé de l’assurance crâneuse de l’étudiant épanoui à une insécurité totale. Je marchais tête baissée, parlais à voix basse, n’osais jamais soutenir les regards. Pire même, j’avais l’impression d’avoir régressé intellectuellement, d’être devenu totalement insipide, sauvage et asocial. Même mes collègues ont commencé à parler dans mon dos et à m’éviter. Je ne les blâme pas, j’étais devenu un fantôme. Les gens ont une sorte d’odorat qui détecte la solitude, et ils s’éloignent instinctivement de ceux qui sentent trop fort. Je ne me suis fait aucun ami cette année. Je ne parle même pas des filles.

Ça n’a pas duré un an. Avant la fin de mon contrat, j’ai raté une spécialisation que je passais en parallèle de mon boulot. Le premier échec scolaire de ma vie. Ce fut la goutte d’eau. J’ai annoncé à mes patrons que je voulais m’en aller. Je crois que tout le monde a été soulagé.

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Faith – Antoine Stevens – Acrylique et bombe sur toile

– Vous êtes architecte, vraiment ?

– Ben oui

J’ai l’impression qu’il lit dans mes pensées. Ou peut-être est il intrigué par mon physique juvénile. Je le vois vérifier mon âge sur le passeport, et il a l’air surpris de voir que j’ai vingt-cinq ans.

J’adorais l’architecture mais je crois que je n’étais pas fait pour être architecte. J’avais été un bon étudiant, passionné de théorie, d’histoire et de sciences humaines, mais au travail on ne me demandait que de tracer des plans avec rigueur et précision. Tout ce que je n’avais pas. Je l’avais pressenti avec étonnement dès mes premiers stages, mais il m’a fallu cette expérience désastreuse pour l’admettre. Admettre que j’avais fait cinq ans d’étude pour rien. Qu’après tout ce temps, je ne savais pas quoi faire de ma vie.

Après six ans de séparation, je suis revenu hanter la maison de mes parents. Ils étaient partagés entre la joie d’avoir récupéré leur petit dernier dans le nid familial, et l’inquiétude de le voir totalement éteint. J’ai passé l’hiver chez eux, à perdre mes nuits sur Youtube, et mes journées à dormir et ressasser mes idées noires. Puis, au début du printemps, à défaut de trouver mieux, je me suis résigné à écouter leurs conseils raisonnables et chercher un nouveau boulot.

En dépit de l’état pitoyable dans lequel j’étais à ce moment-là, j’ai réussi à être pris à mon premier entretien d’embauche. Il faut dire que ce petit studio au fin fond de la campagne audoise était pour moi le job parfait : à une époque de ma vie où j’étais devenu une sorte d’handicapé social, je me retrouvais ici à bosser dans un environnement rassurant. Une petite agence familiale, avec des projets intéressants, un patron cool, et des horaires normaux. Nous dessinions des crèches, de petites écoles villageoises, et des résidences secondaires pour des couples aisés qui passaient à l’agence prendre le café. Mes ambitions de changer le monde étaient désormais bien loin, mais peu m’importait. C’était exactement ce dont j’avais besoin. Je suis infiniment reconnaissant à mon boss, sa femme et mes collègues de l’époque d’avoir réussi à me sortir de la morosité dans laquelle j’étais plongé à cette époque de ma vie. Ils ne s’en sont jamais rendus compte, mais ils m’ont probablement sauvé. J’ai repris confiance, me suis remis à parler aux gens, et ai regoûté au plaisir d’avoir des potes à appeler les dimanches et jours de pluie. Tous les week-ends, nous nous réunissions pour nous faire une bouffe et un film.

 Après une année de calvaire, cette petite routine était un immense soulagement. J’ai peu à peu oublié les questions gênantes que je m’étais posées un an plus tôt.. Et même si ma vie n’était pas des plus excitantes, et que je peinais toujours à passer mes journées sur un ordinateur à tracer des plans, je m’étais fait à l’idée qu’un boulot se doit d’être un peu chiant. Je n’avais pas vraiment le droit de me plaindre. Je travaillais dans de bonnes conditions, gagnais plutôt bien ma vie, avais des perspectives d’évolution. Parfois même je sortais des bureaux pour voir les chantiers, rencontrer les ouvriers, discuter de détails avec les artisans. C’étaient des moments intéressants. C’eut été un caprice de chercher ailleurs. Le cerveau est ainsi fait qu’il s’adapte à tout, aussi bien aux humiliations qu’à l’ennui. Je n’étais pas malheureux. Ou du moins, je ne m’en rendais pas compte.

“Vous avez de l’argent?”

Je crois d’abord à une blague, mais il n’y a pas un sourire sur son visage. Le mien s’efface. Il est sérieux. Je ne comprends pas tout de suite la raison de cette question. Ou plutôt mon orgueil m’en empêche. C’est un peu vexant d’être pris pour un sans-papier. Aussi incroyable que ça puisse paraître, il semblerait qu’il soupçonne que je veux entrer au Brésil pour y bosser, y rester plus longtemps que mes 90 jours légaux. Il veut savoir si je suis bien le touriste innocent que je prétends être, ou un futur émigré clandestin. Drôle de sensation. Je ne sais pas ce qui m’interpelle le plus à ce moment-là : qu’il puisse le penser, ou bien l’idée que je dois vraiment avoir un air pitoyable pour qu’il me le demande.

– Si j’ai de l’argent?

– Vous en avez?

– Ben oui

– Combien?

– Ben, ça va. Suffisamment pour voyager tranquillement.

J’aurais pu certainement continuer ma vie d’architecte un moment sans trop me poser de questions si mon patron ne m’avait pas proposé un CDI. C’était censé être la consécration, et la continuité logique des choix que j’avais faits depuis sept ans. Pourtant je n’ai pas réussi à me réjouir. Je ne m’étais jamais projeté dans le futur. J’avais été tellement occupé à survivre depuis deux ans que je n’en n’avais pas eu l’occasion. Mais c’est arrivé à ce moment-là. D’un coup. Je me suis vu à trente ans, avec pas mal d’expérience, des responsabilités, de gros chantiers.  Et même si ma vie amoureuse avait été aussi excitante qu’un lundi matin, pourquoi pas une femme. J’ai vu les gosses, l’appart et le prêt à rembourser sur vingt ans. Bloqué. C’était là. Demain.

J’ai pensé à ce tour du monde qui m’avait fait tant rêver depuis mes premiers voyages et que je n’aurais plus le temps de faire. À cette liberté que j’avais ressentie durant quelques moments de grâce et que je perdrais pour toujours.  Au poker, où j’avais toujours eu le sentiment de pouvoir percer si je m’en donnais les moyens, et où je ne connaitrais jamais vraiment ma valeur. À toutes ces femmes que je n’avais pas encore connues et que je ne connaitrais pas. À ces sables mouvants dans lesquels je suffoquais depuis trop longtemps, et qui allaient m’engloutir si je continuais de m’y débattre.

J’ai refusé.

Et quatre mois plus tard, j’étais dans cet aéroport, face à un fonctionnaire trop zélé.

Évidemment, j’étais très loin d’être dans la situation qu’il me soupçonnait de lui cacher. Je n’étais pas l’un de ces malheureux qui quittent leur pays pour fuir la misère ou la guerre.  Je n’étais qu’un jeune gars de vingt-cinq ans qui se réveillait après un long sommeil. Je partais pour un grand voyage, et un peu par opportunisme ou par défi, j’avais décidé de financer mon trip grâce aux cartes, la seule passion qui était restée constante malgré les vagues. Ce n’était qu’une parenthèse dans ma vie. J’avais d’ailleurs promis à mes parents terrifiés que je rentrerais au bout de quelques mois, un an maximum, et que je reprendrais mon métier. C’est ce que je pensais sincèrement en foulant pour la première fois les terres brésiliennes. Ce n’étaient que des vacances. Un beau voyage motivé par l’amour de l’aventure et l’envie de voir le monde.

Et pourtant, cet agent d’immigration qui était face à moi semblait penser le contraire. Était-ce une insécurité, une nervosité? Avait-il décelé en moi quelque chose qui tenait du départ sans retour?  Je n’en sais trop rien, mais il semblerait que les faits lui aient donné raison : À l’heure où j’écris ces lignes, dans une petite cabane au fin fond d’une forêt mexicaine, voici désormais plus de deux ans que je  ne suis pas revenu en France.

Il l’avait senti.

Longtemps avant que je ne l’admette moi-même. Même si les raisons étaient probablement moins dramatiques, plus égoïstes. Je n’étais au final pas si différent de ce clandestin qu’il avait cru détecter en moi : je quittais moi aussi mon pays dans l’espoir d’une vie meilleure.

La vérité, c’est que j’ai eu peur tout simplement. Peur de m’enfoncer dans une voie qui n’était manifestement pas faite pour moi. Peur de me retrouver à cinquante ans comme un con bloqué dans ma propre vie. Peur de mourir sans avoir vécu. Sans avoir su.

Je ne suis pas parti. Je me suis enfui.

J’imagine que le professionnel qui était face à moi, cet homme qui voyait passer chaque jour des milliers de voyageurs, à dû en avoir l’intuition, sans pouvoir réellement le verbaliser. Mais ne trouvant aucun prétexte légal pour me retenir, il a feuilleté une dernière fois mon passeport vierge et y a apposé le premier tampon d’une longue série.

“Bon voyage”

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